Interview – Chantal Yelu Mulop : « La culture est une arme de construction massive pour l’Afrique »
Chantal Yelu Mulop lors d'un panel.
À l’occasion d’une rencontre organisée à la Maison de l’UNESCO autour du thème « Transmettre pour exister », Chantal Yelu Mulop a défendu une vision ambitieuse du rôle de la culture dans le développement du continent africain.
Devant des responsables politiques, des diplomates et des représentants de la société civile, la coordonnatrice des services spécialisés du Président de la République Démocratique du Congo a plaidé pour une meilleure valorisation du patrimoine culturel, du leadership féminin et du potentiel de la jeunesse comme piliers du soft power africain.
Quelques jours après cette intervention, elle revient, dans cet entretien, sur les principaux enseignements de cette rencontre et les défis qui attendent les États africains.
MM2: Vous avez récemment pris part à une rencontre à la Maison de l’UNESCO à Paris consacrée à la transmission culturelle. Quel bilan tirez-vous de cette participation ?
Chantal Yelu Mulop : Cette rencontre a été particulièrement enrichissante. Elle a permis de rappeler que la culture ne doit plus être perçue comme un simple patrimoine à préserver ou un élément de rayonnement international. J’ai voulu démontrer qu’elle constitue aujourd’hui un enjeu stratégique pour l’Afrique. La culture n’est pas un loisir. Elle est un bouclier. Elle n’est pas un décor. Elle est une arme de construction massive. Elle participe à la consolidation de la paix, au renforcement de notre souveraineté et à la construction de sociétés plus résilientes.
MM2: Vous avez insisté sur le lien entre culture, paix et sécurité. Pourquoi cette approche ?
CYM: Parce que notre continent continue de faire face à des conflits armés, aux violences faites aux femmes et à de nombreuses crises humanitaires. Dans ce contexte, la transmission des savoirs, des récits, des langues et des traditions devient un puissant facteur de reconstruction. La culture permet de recréer le lien social, de restaurer la confiance entre les communautés et de transmettre des valeurs essentielles aux nouvelles générations. C’est pourquoi elle doit être pleinement intégrée aux politiques de paix et de sécurité.
MM2 : Vous avez également rendu un hommage appuyé aux femmes africaines. Quel rôle leur attribuez-vous ?
CYM: Les femmes occupent une place centrale dans cette dynamique. Elles transmettent les valeurs, préservent la mémoire collective et maintiennent le lien entre les générations. J’ai voulu rappeler qu’elles ne doivent plus être considérées uniquement sous l’angle de leur vulnérabilité. Elles sont des actrices de premier plan dans la prévention des conflits, la médiation et la réconciliation. Comme je l’ai souligné à Paris, elles ne sont pas de simples victimes ; elles sont les sentinelles de notre mémoire et les véritables architectes de la paix.

MM2 : Une grande partie de votre intervention portait aussi sur la jeunesse africaine. Quel message avez-vous voulu lui adresser ?
CYM: La jeunesse constitue la première richesse de l’Afrique. Nous avons le devoir de lui offrir des perspectives d’avenir. Investir dans les industries culturelles et créatives, c’est créer des emplois, encourager l’innovation et permettre aux jeunes d’exprimer pleinement leur talent. C’est également un moyen de lutter contre la migration irrégulière, la traite des personnes et l’emprise des réseaux criminels en proposant des alternatives concrètes fondées sur la créativité et l’entrepreneuriat.
MM2 :Vous avez évoqué le concept de « Soft power » africain« . Comment peut-il se construire ?
CYM: Le soft power africain passe d’abord par notre capacité à raconter nous-mêmes notre histoire. Pendant trop longtemps, d’autres ont parlé à notre place. Aujourd’hui, nous devons produire nos propres récits, valoriser nos langues, nos cultures, nos artistes et nos créateurs. Cette souveraineté culturelle est essentielle si nous voulons renforcer l’influence du continent sur la scène internationale et faire entendre une voix africaine forte.
MM2 : Cette vision s’inscrit-elle dans les priorités de la République Démocratique du Congo ?
CYM: Absolument. Cette dynamique est portée par le président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, qui a fait du leadership féminin et de l’autonomisation de la jeunesse des axes majeurs de son action. Notre ambition est de promouvoir une diplomatie qui s’appuie sur notre richesse culturelle, notre créativité et notre capital humain. J’en suis convaincue : la diplomatie de l’avenir s’écrira avec le génie, la force et la dignité des femmes et des jeunes d’Afrique.
MM2 : Quel message souhaitez-vous laisser à l’issue de cette rencontre de Paris ?
CYM: Je lance un appel à tous les États africains. Nous devons aller au-delà de la simple conservation de notre patrimoine. La transmission culturelle doit devenir un véritable projet politique, économique et social. Transmettre, c’est bâtir. Transmettre, c’est reprendre la maîtrise de nos propres récits. Transmettre, c’est préparer un avenir où l’Afrique rayonnera par sa culture, son histoire, ses talents et ses valeurs. C’est cette ambition que nous devons porter ensemble.
Interview réalisée par Glodie Mungaba depuis Paris
MM2.

